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5/2021

ELOGE DU PRINTEMPS  SAKURA NO HANA  HANAMI

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Dans la culture nippone, les fleurs de cerisier suggèrent les connotations « claires » du printemps (la renaissance de la nature, la jeunesse, la force, la joie)  ou « sombres » (l’éphémère, l’impermanence de la vie, la mort, les samouraïs)…

Nous allons comprendre pourquoi ce symbole national occupe une place majeure sur le plan esthétique, religieux, paysager et culturel.

Hisakata no
Hidari nodokeki
Haru no hi ni
Shizu kokoro naku
Hana no chiruramu
Sous le soleil
Dont les doux rayons font un jour
De printemps si doux
Pourquoi d’un cœur inapaisé
Ces fleurs vont-elles tombant
 

 Matsuo Bashô (1644-1694)

La fleur de cerisier sakura no hana, symbole du Japon

La fleur de cerisier sakura no hana fait partie des symboles du pays. Elle est glorifiée et admirée car pour l’âme et le sens esthétique des Japonais, elle représente la perfection. Elle est depuis toujours une source d’inspiration de milliers de poèmes waka (31 syllabes) et haïku (17 syllabes) et le symbole de l’impermanence des choses prônée par la religion bouddhiste. C’est pourquoi, elle a été adoptée comme emblème par les samouraï dont la vie était tout aussi éphémère que leur floraison.

Nous ne vivons que pour l’instant où nous admirons la splendeur du clair de lune, de la neige, des cerisiers en fleurs et des feuilles multicolores de l’érable. Nous jouissons du jour, de l’ivresse du vin, sans nous laisser dégriser par l’indigence qui nous regarde dans les yeux. Emportés par ce courant, telles les citrouilles dans les eaux d’un fleuve, nous ne laissons à aucun moment le découragement s’emparer de nous. C’est ce qu’on appelle le temps qui coule, le monde qui passe. Asai Ryoi Contes du monde éphémère des plaisirs

Un monde de douleur et de peine
Alors même que les cerisiers
sont en fleur
Issa (1763-1828)

 

L’esthétique du cerisier & shinto
Hanami regarder les fleurs est à la base un rite de purification et d’accueil des divinités shinto, religion polythéiste indigène. On accueil le kami, esprit de la nature qui descend de la montagne, vers le satoyama vallée cultivée pour devenir divinité des rizières et de la fertilité.

 

La divinité shinto Kono-hana-no-Sakya-Hime représente l’esprit des fleurs des cerisiers et le kami protecteur du Mont Fuji.

La voici, vêtue d’un kimono de cérémonie traditionnel porté par les dames de la cour à l’époque Heian (794-1185) dénommé junihitoe, composé d’un lourd vêtement de dessus kosode et une douzaine de jupons de soie de différentes couleurs destinés à produire un ensemble original et séduisant, pesant environ 20 kg.

Hanami était un passe-temps des aristocrates à la cour Heian qui s’est popularisé à partir de l’époque Edo (1603-1868).

 

La brise de printemps`
ne laisse pas les fleurs de cerisier
à ce monde flottant
elle les disperse
et ne cesse de les regretter
Saigyô (1188-1190), Vers le Vide, II Fleurs dispersées

Regarder les fleurs hanami c’est par excellence regarder les fleurs de cerisiers. Ici, non seulement concurrent toutes les dimensions de la vie sociale, mais s’entre-composent nature et culture : de la poésie à l’arboriculture, les paysages du cerisier ont en effet aussi bien modelé la sensibilité des japonais qu’engendré les vérités d’essences qui pouvaient les satisfaire. Augustin Berque, Le sauvage et l’artifice Les japonais devant la nature

Il y a plus de 300 variétés de fleurs qui se divisent en deux groupes : yamazakura (yama montagne) et satozakura (sato villages). Au printemps, tous les moyens de communication, dont Kishocho l’agence de la météorologie nationale, annoncent chaque jour l’avancée du front des fleurs hana-zanzen qui remonte du sud de l’archipel.

 

L’esthétique paysagère keikan bigaku

La nature est indissociable de la culture. Dès l’époque Heian(794-1185), l’esthétique paysagère s’est étendue aux jardins avec les pruniers ume et les cerisiers sakura.

Haru mo yaya
keshiki totonou
tsukuba to ume
Lentement le printemps
parfait son ambiance –
Lune et fleurs de pruniers
  Matsuo Bashô (1644-1694)

L’un des patrimoine Unesco, est la montagne sacrée de Yoshino au sud de Nara. Site important du point de vue historique (lieu d’exil d’un groupe qui a lutté contre le shogun* pour rétablir l’empereur au XIVe), littéraire (Yoshitsune Senbon Zakura pièce célèbre de kabuki**) et religieux (lieu de la secte Yamabushi, du culte shugendō).

Le moine En no Gyoja, aussi appelé En no Ozuno (634-707), fondateur de la secte shugendō et première personne qui a effectué l’ascension du Mont Fuji, a gravé sur le tronc d’un cerisier la vision du Bouddha. Depuis on a planté en offrandes, des cerisiers sauvages de montagne yamazakura arrivant ce jour à plus de 30 000.

Aussi loin que porte le regard, on n’y voit que des cerisiers en fleurs, hormis ce qui, caché, reste invisible.
Sakari ja hana ni sokoro
uki-boshi numeri-
zuma
Pleine floraison des cerisiers –
Les bonzes deviennent des fêtards
et les femmes mariées séduisantes
Une fois qu’Edo devient la capitale (l’actuelle Tokyo), le shogun Tokugawa Iemitsu (1604-1651) a construit des temples et transplanté des cerisiers de Yoshino sur le site d’Ueno, formé d’une colline et d’un étang censés évoquer le lac Biwa dominé par le Mont Hiei, près de Kyoto. L’objectif de cette greffe de meisho**** est de créer des liens symboliques entre des lieux historiques des anciennes capitales impériales et Edo, ville sans passé glorieux. Le shogunat espérait ainsi enraciner sa légitimité et renforcer sa souveraineté. Vocabulaire de la spatialité japonaise, Editions CNRS

 

Cerisiers des monts
le vent a blessé leurs branches
il s’en va déjà
s’emparant de toutes les fleurs
comme s’il en était le maître
Saigyô (1188-1190), Vers le Vide, II Fleurs dispersées
shogun* : chef militaire
kabuki** : théâtre japonais avec des costumes stylisés et un jeu codifie joué que par des hommes
yamabushi*** : « ceux qui se prosternent dans les montagnes » ascètes montagnards et guerriers
shugendo**** : tradition spirituelle lié à l’ascétisme en montagne dont le but est le développement d’expériences de pouvoirs spirituels gen par la pratique vertueuse de l’ascèse shu. Religion syncrétique incorporant des aspects du taoïsme, du shinto, du bouddhisme ésotérique et du shamanisme japonais traditionnel.
meisho***** : lieu touristique célèbre

 

HANAMI Célébration collective et individuelle
Au printemps, lors de la fête de hanami (hana fleur, mi regarder, observer) ou sakurami (sakura cerisier mi regarder, observer) les Japonais se réunissent débordants de joie sous le poudroiement de pétales de pruniers ume et de cerisiers sakura, assis sur des bâches bleues buru shito, pour pique-niquer, chanter et boire du hanami-zake sake à regarder les fleurs.
Haru-kaze ni fukidashi
sarah hana
mogana
Toutes ces fleurs écloses
dans le vent printanier,
éclats de rire
Hanami coïncide avec la rentrée le 1er avril pour les écoles et les universités, le monde des affaires et des entreprises avec l’embauche des nouveaux recrus. C’est à la fois une célébration collective et individuelle car il permet l’insertion de l’individu dans un cadre social et culturel auquel il participe.

Hanami se déroule selon une dramaturgie sociale dans laquelle chacun est spectateur. Contemplateur… d’un paysage idéalisé par le spectaculaire décor des floraisons mise en scène dans l’espace public, et la nuit, intensifié par des éclairages ; … et acteur d’un scénario comportant un prologue, kaika (l’éclosion des fleurs) ; un acte central, hana-zakari, mankai (la pleine floraison) ; et un épilogue, hana fubuki (les pétales emportés par le vent, tombent comme la neige), ou bien hana-ikada (les pétales flottent sur l’eau). Vocabulaire de la spatialité japonaise, Editions CNRS

Autant le hanami que la météo capricieuse de printemps haru ont enrichi le vocabulaire « de saison » :

  • hanagumori : temps gris de fleurs, brume printanière
  • hanabie : temps froid au printemps, gelée printanière

 

Fleur de cerisier sakura NO HANA et gastronomie shokubunka

Les fleurs de cerisiers annoncent la venue du printemps et constituent de ce fait l’un des points culminants du calendrier gastronomique, non seulement en tant que produit de la terre mais aussi comme ornement ou motif. Ryokan, édition Könemann

Le thé est parsemé de fleurs de cerisiers, les gâteaux wagashi (gâteau mou, cuit ou sec) et sakura-mochi prennent toute les nuances de rose et les formes de pétales.

En 1979, la fédération des confiseurs japonais lance une campagne de promotion pour les gâteaux japonais avec la formule « les wagashi font partie de la culture japonaise », wagashi ha nihon no bunka「和菓子は日本の文化, et instituent le 16 juin comme jour des gâteaux traditionnels japonais. source

Bien évidemment, la vaisselle et toute la décoration s’harmonisent avec la floraison des cerisiers. La céramique tougei, les bols en laque nimonowanornés de fleurs de cerisiers sont des objets de grande valeur.
Yotsu-goki no
sorowanu
hanami-gokoro kana          
Admirer les fleurs
sans le service à vaisselle…
à ma convenance
Matsuo Bashô (1644-1694)

 

Geisha et la danse des fleurs de cerisiers miyako-odori

A Kyoto, quartier de Gion, durant le mois d’avril de chaque année, 32 geishas* donnent 5 fois par jour un spectacle miyako-odori la danse des fleurs de cerisiers. J’ai eu la chance de pouvoir y assister lors de mon 1er voyage en 2012 et prendre des photos en cachette malgré l’interdiction. Sont restés gravés dans ma mémoire, les filles pleines de grâce vêtues de kimonos somptueux, la musique, les danses, les décors….

Le kimono de printemps représente les fleurs de cerisier avec des couleurs roses sakura iro.

geisha* : personne des arts, amuseuse ou compagnie professionnelle

Yuki haru ya
tori naki uo no
me wa namida               
S’en va le printemps, ah –
chants d’oiseaux, le poisson
larme à l’oeuil

Matsuo Bashô (1644-1694)