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1/2023

LE PIN ÉTERNEL  I  MATSU 

°°°

Le pin vit mille ans,
Le petit liseron du matin une journée seulement,
Mais tous deux jouent leur rôle.
Poème zen anonyme

Les Japonais vivent avec la nature, charitable et impitoyable. Elle est la source éternelle de leurs aspirations et de leurs inspirations.

Chaque mois de l’année possède sa fleur ou son arbre favori. En janvier, on célèbre le pin matsu qui  exprime sa beauté à travers ses déformations et ses courbes façonnées par la toute-puissante nature et parfois par l’homme.

Je vais vous révéler dans cet article, sa place dans les croyances et dans quelques domaines de l’art car le sujet est vaste.

CROYANCES
  • Shintoïsme

Quel pays de verdure et d’ombre, ce Japon, quel Éden inattendu !… extrait Japon, Erwin Fieger, Edition L’iconothèque

L’archipel nippon est un pays de forêts imprégnées de profonde spiritualité et de surnaturel. Dans la croyance shinto, les arbres sont habités par les esprits de la nature déifiés, dénommés kami. Bois, plantes, pierre… tous ont une âme. Dans cette estampe, Katsushika Hokusai (1760-1849) sépare par une barrière de pin, le monde des humains de celui des dieux.

@ Hokusai Katsushika Le mont Fuji vu à travers les pins de Hodogaya sur la route du Tôkaidô (Tôkaidô Hodogaya). Les « Trente-six vues du mont Fuji » (Fugaku sanjû-rokkei), 36e vue

La brise fraîche
emplit le vide ciel
de la rumeur du pin
Onitsura

  • Bouddhisme zen

De son côté, le bouddhisme zen invite l’homme à se connecter à son monde intérieur.

En art, une grande importance est accordée à l’espace vide, métaphore du silence nécessaire à l’apparition de la vision intérieure. Car la nature du Bouddha ne peut se manifester, ni l’état d’éveil spirituel être atteint, si l’espace intérieur du sujet se trouve encombré et si son esprit fourmille de pensées. En peinture, le vide et la brume renvoient souvent à cet état d’ouverture, d’écoute intérieure, manifestation de la nature de Bouddha, de l’éveil. Des caractéristiques que l’on relève dans certaines peintures, par exemple dans Bois de pins de Hasegawa Tôhaku (1539-1610). extrait Style Japon de Calza Gian Carl édition Phaidon

L’un de mes coup de foudre est ce chef-d’œuvre de la peinture monochrome à l’encre noire sur deux paravents byōbu-e, qui représente un bois de pins dans le brouillard.

Ils évoquent un état atemporel dans un espace profond et dilaté : c’est le vide du bouddhisme zen. extrait Le Japon Rossella Menegazzo Hazan Guide des arts

© Hasegawa Tohaku (1539-1610), partie droite du Shôrin-zu (Bois de pins), encre sur papier, 16ème, Musée National de Tokyo, Japon

Un pin ne me semble véritablement pin qu’enveloppé de brumes ou de nuages.[…] Le fond brumeux, traversé par une pâle lumière hivernale, entraîne le spectateur dans les profondeurs de la forêt, peut-être en direction du sommet enneigé visible sur la droite, ou dans les méandres d’invisibles sentiers entre les arbres. extrait Petit éloge des brumes de Corinne Atlan

    • Us et coutumes

Les branches et les aiguilles de pin symbolisent la joie, une longue vie ou l’éternité.

Vent dans les pins –
Des aiguilles de pin tombant sur l’eau
le son agréable
Matsuo Bashô (1644-1694)

Associé au bambou take, symbole de pureté, de noblesse, de force et de souplesse, le pin évoque le Nouvel An. La coutume veut que l’on dépose de part et d’autre d’une porte d’entrée de mi-décembre au mi-janvier un kadomatsu littéralement «pin du seuil » pour accueillir le dieu shinto du nouvel an, Toshi-gami, afin de protéger le foyer. Par contre, dans le quartier des geisha à Kyoto,  dénommé Gion, le kadomatsu se limite à un pin avec ses racines et symbolise la croissance éternelle.

A la fin,  cette offrande est brûlée avec les autres décorations du Nouvel An au temple shintô et la fumée qui s’en échappe permet au kami de l’an de repartir.

DOMAINES DE L’ART
  • Art du jardin

La manière dont une touffe d’aiguille de pin est fixée sur une branche, le rapport de cette branche aux proportions de l’arbre, la façon dont ses racines l’ancrent dans le sol, tout cela manifeste la simplicité et l’équilibre naturel du pin. extrait Ryokan. Séjour dans le Japon traditionnel Gabriele Fahr-Becker Editions Könemann

Le pin est indissociable du jardin japonais qui est toujours ingénieusement composé. Tailler et façonner le pin pour lui donner une forme précise et gracieuse, cela exige un savoir-faire millénaire. Un jeune surgeon peut être coupé et ligoté à l’aide de fils de fer et de ficelle durant des années jusqu’à ce qu’il atteint l’aspect désiré par le jardinier.

Le pin de Sumiyoshi et en arrière-plan le pavillon Shōkintei. Villa de Katsura, Kyōto, XVIIe siècle

Lors de mon 1er voyage en 2012, j’ai visité la sublime Villa impériale Katsura près de Kyoto. redécouverte par l’architecte allemand Bruno Taut en 1933 qui disait : « A Katsura, les yeux pensent ! ».

Suite à cela, cet ermitage princier a influencé d’autres pionniers de l’architecture : Walter Gropius, Wies ven der Rohe, Le Corbusier, Franck Lloyd Whright.

Mon regard s’est porté sur le pin solitaire de Sumiyoshi. Autrefois, à sa gauche, il y avait le pin Takasago cités dans la préface de l’Anthologie de la poésie ancienne et moderne Kokin Wakashû. (lire plus bas Théâtre Nô)

Deux autres pins révérés par les artistes dans les estampes, sont la preuve vivante de cet art : Tsuki no Matsu et Yogo no Matsu.

L’actuel Parc d’Ueno se trouve sur une terre qui appartenait autrefois au Temple Kanei-ji, le temple familial des shoguns (chefs militaires du Japon jusqu’au milieu du 19e siècle). Dans un des coins du parc se dressait le Tsuki no Matsu (Pin de la Lune), surplombant l’Étang Shinobazu-no-ike. Ses élégantes branches circulaires étaient l’œuvre d’horticulteurs. Les gens raffinés croyaient y distinguer une pleine lune, s’imaginant en train d’admirer le superbe astre illuminer la nuit. source Niponica 22

© Utagawa Hiroshige, Uenosannai Tsuki no Matsu, 1857

 

Yogo no Matsu du temple Zenyo-ji à Tokyo est un pin noir du Japon vieux de plus de 600 ans. Avec ses 8 m de haut et ses branches s’étendant sur 31 m d’est en ouest et sur 28 m du nord au sud, ce magnifique arbre exhale une grâce divine qui convient parfaitement à son nom Yogo, qui signifie « la révélation des divinités et du Bouddha » source Niponica 32

A l’art du jardin se rajoute le bonsaido, l’art des bonzaïs qui réunit ciel et terre dans un pot.

 

  •  Architecture et routes

L’architecture traditionnelle est fondée sur l’amour du bois, elle encense la force et la splendeur de la nature.
Les matériaux d’ameublement et de construction, comme l’ossature d’une maison, sont confiés à divers espèces de pin :

Akamatsu I Pinus densiflora I Pin rouge
Kuromatsu I Pinus Thunberghii I Pin noir

A l’époque d’Edo, les routes furent en général balisées à chaque ri (1 ri = 3.9 km) au moyen d’un pin matsu. On y trouve encore des pins solitaires ippon matsu qui rappellent l’emplacement de ces étapes importantes ichirizuka.

Des pins sur chaque île –
le bruit du vent
est frais
Shiki

  • Poésie et sites célèbres  I  Meisho

Plusieurs fameux poètes, dont Saigyō (1118-1190), « passionnés de meisho », récoltaient pendant leurs pérégrinations de précieux souvenirs : aiguilles de pin, grenouille séchée, coquillage….

Même ici le cœur s’ennuie
de nouveau le désir de s’envoler
et ce pin restera seul
vraiment seul
sans ami
chap X vers le pays Sanuki 11, Vers le vide de Saigyô

À l’époque d’Edo, le lettré confucianiste Shunsai Hayashi,Gahō Hyashi (1618-1680), a nommé les trois plus beaux paysages du Japon, les Nihon Sankei  : Amanohashidate, la baie de Matsushima et l’île de Miyajima.

Leur point commun ? Des pins murmurants au bord de rivages sableux.

Amanohashidate, littéralement « passerelle céleste » dans la préfecture de Kyoto, une langue de sable plantée de plus de 6000 pins dont certains atteignent une hauteur de 40 m.  Je me suis rendue lors du 2ème voyage en 2013.

Est-ce pour admirer pins et cyprès ?
La brise parfumée
souffle bruyamment
Matsuo Bashô (1644-1694)

La baie de Matsushima, au nord de Kyoto, parsemée d’environ 260 îlots couverts de pins maritimes. Célébrée dans un haïku par le poète Basho (1644-1694) qui, resté sans mots face à un tel paysage, il a usé de la répétition pour exprimer sa beauté captivante.

Oh, Matsushima !
Oh, Matsushima, ah !
Oh, Matsushima !
Matsuo Bashô (1644-1694)

Depuis, d’autres paysages ont gagné en reconnaissance comme Miho-no-Matsubara. Une plage impressionnante, longue de 7 km et couverte de plus de trente mille pins a été inscrite au patrimoine culturel mondial en tant qu’élément du mont Fuji en juin 2013.

L’ukiyoe de Hiroshige Utagawa (1797-1858) et des poèmes waka témoignent de sa beauté.

© Utagawa Hiroshige, Miho no Matsubara
© Aflo, Niponica 13, Miho no Matsubara

Serais-je le seul
À leur demander abri ?
Non, les blanches vagues
Elles aussi, les harcèlent
Les sveltes pins du rivage
poème de Tsurayuki-shū

Ce lieu est connu aussi pour l’ancien conte Hagoromo-no-Matsu « La robe de plume » qui donna lieu à une célèbre pièce de , Hagoromo.

Une divinité céleste, descendue sur une plage pour se baigner, abandonne sa robe de plumes sur le sable. Un pêcheur s’aperçoit et, désirant la jeune beauté, cache sa robe. Elle n’a plus alors d’autres ressources que de devenir l’épouse du pêcheur. Après lui avoir donné des enfants, elle prie son mari de lui rendre la robe de plumes. Celui-ci ayant cédé à son désir, elle retrouve sa nature divine, et avant de regagner son domaine céleste, danse pour remercier le pêcheur.[Bibl. -ar René Sieffert, In Nô et Kyôgen, Paris 1979] Le Japon Dictionnaire et civilisation Louis Frédéric Collection Bouquins

  • Théâtre Nô

Parlant du théâtre , le seul décor est la peinture d’un pin sur le paroi arrière de la scène.

Takasago, titre d’une célèbre pièce de théâtre de Nô : un vieux couple révèle à un religieux bouddhiste qu’ils sont les esprits de deux pins vénérables sur la plage de Takasago. Cette pièce, parfois intitulée Aioi no Matsu (Les pins d’une vie partagée) écrite par Zeami d’après un poème de KIi no Tsurayuki apparaissent dans sa préface au Kokin waka-shû, traite de la fidélité de dieux vieillards ayant vécu ensemble toute leur vie. (Bibl : René Sieffert, Nô et Kyôgen, Pubu. orient de France, Paris 1979) Le Japon Dictionnaire et civilisation Louis Frédéric Collection Bouquins

Le pin de Takasago est un symbole d’extrême longévité.

Je n’ai guère envie
de m’entendre dire :
comment, toujours en vie ?
ce que pourrait penser le pin de Takasago
me remplit de confusion
poème Kokin waka rokujō (no 3057)

  • Art du tissage

Les tissus de kimono comportent des motifs représentant les fleurs de saison et leurs couleurs ou des motifs de bon augure et significations magiques. Le pin matsu symbolise la longévité, puis l’hiver, lorsqu’il est associé à la neige ou à deux autres compagnons des grands froids : le bambou take et le prunier ume.

  • Céramique

Les ouvrages en céramique tôgei, considérés comme le sommet de l’énergie créatrice artistique, ont les couleurs qui s’harmonisent avec celles de la nature et des saisons.

 

 

À Suminoe
Plus le vent d’automne
Souffle sur les pins
Plus les vagues blanches au large
Y ajoutent leur fracas
Ōshikōchi no Mitsune, 
Kokin shū, « Célébrations », poème no 360