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À Tokyo, tout commence par une carte, un dessin, un plan. Autant dire : une écriture. La ville est tellement grande, peuplée, surprenante, enchevêtrée, elle répond si peu aux critères habituels d’urbanisme et d’habitat, qu’on y a vite la sensation – inquiétante ou délicieuse – d’être perdu dans un labyrinthe indéchiffrable. Première approche donc : déplier la carte.

extrait Le goût de Tokyo, chapitre L’appel de Tokyo, Michaël Ferrier, éditions Mercure de France

Tokyo n’est pas une ville. C’est un continent qui a pris la forme d’une mégalopole pour mieux nous berner. Chaque quartier y est un pays à lui seul, avec sa langue, ses codes, ses habitants qui ne se croisent jamais d’un bout à l’autre de la capitale. Shibuya ignore tout de Yanaka. Ginza et Shimokitazawa pourraient être sur deux planètes différentes.

Bonheur de cet oubli, et plaisir de répéter chaque jour une perte d’orientation, sans finalement s’égarer. C’est donc à chaque fois, l’expérience d’un trajet neuf et surprenant – et pourtant habituel.

extrait Visages du Japon, Pierre Jacerme, éditions Conférences 

Alors évidemment, on repart frustrés. On repart avec cette sensation un peu vertigineuse d’avoir à peine entrouvert la porte d’un endroit qu’on croyait pouvoir apprivoiser en trente jours. Et c’est peut-être ça, le vrai souvenir qu’on garde de Tokyo : pas celui d’une ville conquise, mais celui d’une ville qui nous a gentiment remis à notre place — et qui nous donne déjà follement envie d’y retourner.

[…]cette Hellade de l’Orient qui a le pouvoir de vous ensorceler pour toujours celui qui l’a aimée une fois.

extrait Japon, Fosco Maraini, éditions Arthaud

 Je vous invite à lire mes articles publiés pour lepetitjournal.com, édition de Tokyo :
Qui a peur de Tokyo ?
Tokyo, premier vertige : s’ennuyer ou se mêler ?
 

Lundi 26 janvier 2026

départ > 15h47 arrivée Roissy CDG > 19h25
16h04. Le TGV s’élance vers Roissy.

À trois rangées de moi, quelqu’un a embaumé le wagon de première classe avec un sandwich à l’oignon. Je mets un masque pour me protéger et pourtant l’odeur passe, comme si elle avait acheté son propre billet.

J’enfile mes écouteurs. La musique construit une bulle, un espace à moi, quelques centimètres carrés d’éternité dans un siège.

Dans quelques heures, le Japon.

La politesse comme forme, mise à distance, et, derrière cet effacement, le soin respectueux de tout ce qui est.

extrait Visages du Japon, Pierre Jacerme, éditions Conférences 

Est-ce que j’y vais pour m’évader, ou juste pour retrouver la version du monde dans laquelle je me reconnais le mieux ? La question me traverse, tandis que la puanteur d’oignon me transperce.

Mardi 27 janvier 2026 

 HANEDA

Champs de lumières en fleurs. Tel un oiseau qui s’abandonne au vent, l’avion se mit à planer lentement au-dessus d’un parterre de lumières multicolores, écloses à l’improviste. dans la nuit. Des massifs d’obscurité d’un noir somptueux et intense apparaissent, entourés et semés de pâquerettes d’argent qui tour à tour cachées et relevées, selon les oscillations de l’appareil, semblaient s’éteindre et s’allumer comme un coeur qui palpite. Parfois le regard découvrait des points et des zones plus fastueusement éclairés, des touffes et des gerbes rouges, vertes, orangées : jungles aux couleurs du spectre.

extrait Japon, Fosco Maraini, éditions Arthaud

L’atterrissage est parfait. Air France, Roissy-CDG, Haneda, plus de treize heures à traverser le ciel, et on pose les roues comme on dépose une tasse de thé sur un tatami.

Sauf que c’était un Boeing, inconfortable à souhait, tous serrés comme des sardines. Ahhrrr, l’Airbus, où s’est-il volatilisé ?

Premier arrêt pédestre avant de prendre le train : le Seven Eleven . Retrait de yens au distributeur, parce qu’ici le liquide est encore une monnaie de politesse. Acheté deux onigiri au mentaïko, deux dorayaki, du thé vert froid dans une bouteille que je ne saurai jamais bien lire.

 Je vous invite à lire mon article publié pour lepetitjournal.com édition de Tokyo :
Konbini : le cœur battant de la vie urbaine japonaise  

En attendant le chargement de mon téléphone, je ne me lasse pas d’admirer la belle et excentrique jeunesse.

À Tokyo, le spectacle n’est pas seulement dans l’agencement des lumières, le ballet des signes publicitaires ou le déploiement des bâtiments et des ruelles. Il peut surgir aussi dans les attitudes et l’habillement de ses habitants. Extraordinaire spectacle de la rue, varié, insolite, d’une poésie vivante – et qui va jusqu’à donner le ton à la haute couture.
extrait Le goût de Tokyo, chapitre Capitale de la mode Philippe Pons Michaël Ferrier, éditions Mercure de France

 SUMIDA
 
Si quelqu’un demande où s’était,
dites seulement que me suis évanoui
comme la rosée
sur le rivage de la Sumida…

poème extrait du nō, La Rivière Sumida

Keikyu Line jusqu’à Kuramae, puis un taxi pour 900 mètres. Le studio fait 21 m². Mignon, petit, calme et entouré de petites fenêtres opaques qui nous isolent du monde.

 Je vous invite à lire mon article publié pour lepetitjournal.com de Tokyo : Fenêtre sans vue, une manière japonaise de regarder le monde  

Une ruelle silencieuse dehors, des futons sur tatamis dedans, et cette sensation précise d’être exactement où l’on devait être.

Nous nous accroupissons sur des coussins. Dans la pénombre, les couleurs se détachent, les odeurs sont plus prégnantes, j’aperçois le trait d’or d’un liseré sur le bord de la natte, je peux humer la force de la paille presque dans chacun de ses brins.
extrait Se taire, garder le silence, Tokyo, petits portraits de l’aube, Michaël Ferrier, éditions Arléa

On a trouvé un izakaya par hasard, le meilleur moyen, toujours. Mizyoka. Les filles à l’entrée ont hésité : il était tard, on avait l’air de ne pas parler un mot de japonais. Elles nous ont quand même laissées entrer et c’est là que le voyage a vraiment commencé. Mentaïko pané. Omelette au dashi. Poulet et daikon marinés dans du miso. Et un plat dont je n’ai pas retenu le nom — quelque chose avec du chou, frit, délicat, impossible à reproduire chez soi et inutile d’essayer.

On a déroulé les futons. On a dormi comme des pierres jusqu’à 8 heures. Dehors, Tokyo attendait… mais Tokyo sait être patient.
28 janvier 2026

 ASAKUSA

On a traversé la Sumida à pied. En face, le Skytree montait dans le ciel gris du matin, imposant, un peu froid dans la lumière du jour. La nuit, c’est autre chose : la tour s’illumine de couleurs changeantes, un artifice assumé, presque enfantin, que Tokyo revendique sans complexe. J’ai pris une photo quand même. On prend toujours la photo.

Un arrêt de train, Asakusa. On a flâné sans but dans les petites ruelles, ce qui est, on le sait, la seule façon de vraiment arriver quelque part. Le temple Senso-ji, le plus vieux de Tokyo, a survécu aux guerres et aux siècles. Le cinéaste Ozu y allait régulièrement. On a choisi de l’éviter. Les endroits qui ont tout traversé méritent parfois qu’on les laisse tranquilles.

Karēraisu Tanpopo On entre dans un izakaya spécialisé en curry japonais — le karēraisu, ce plat importé il y a cent cinquante ans et devenu plus japonais que nature. Curry de porc au gingembre. Exquis. Le genre d’exquis simple, sans chichi, qui vous fait regretter de ne pas habiter à côté.
 

Attirée par des théières dans une vitrine – leur galbe, leur laque, cette façon qu’ont les objets japonais de sembler à la fois anciens et jamais usés. J’entre. Stupeur. C’est une bijouterie Izumo Yui où l’on peut déguster du thé. Les deux choses coexistent avec un naturel désarmant, comme si l’or et le ryokucha avaient toujours appartenu à la même couleur. Je repars avec un échantillon de thé vert. C’est la chose la plus sensée que j’aurai faite de la journée.

Passé devant le Kielo Coffee, sublime, complet. Il y a des endroits dont on sait qu’ils valent la queue, et d’autres dont on sait qu’ils méritent qu’on revienne. On est repartis.
 

Parc Sumida, le long de la rivière. Une halte chez Tully’s. Une chaîne, oui, mais avec une vue sur le Skytree et l’immeuble Asahi Beer Hall de Philippe Starck, cette flamme dorée monumentale posée sur le toit, que les Japonais appellent entre eux « l’étron d’or ». Le matcha latte arrive.

 
 

Les pruniers sont en fleurs. Les cerisiers bourgeonnent, certains légèrement ouverts, comme des promesses qu’on n’a pas encore tenues.

SUMIDA / RYOGOKU

Dîner chez Ayuta, chinois, resto de quartier. Menu à cinq euros. Délicieux d’une façon qui devrait être interdite à ce prix-là. Cuisine ouverte, woks à plein régime. On est rentrées avec nos vêtements et nos corps imprégnés de cette odeur de fond de poêle chaude et d’huile de sésame.

 
 
29 janvier 2026

 KOENJI

Il faut d’abord mériter Koenji. Taxi jusqu’à Ryogoku, deux trains, un rappel que Tokyo n’est pas une ville, c’est un continent. Artistes, musiciens, étudiants, friperies de kimono revisité et scène punk-jazz-noise qui ne demande pas l’avis de personne. Si Harajuku est la vitrine, Koenji est l’atelier. Et l’atelier, comme toujours, est plus intéressant. Koenji est célèbre aussi pour l’Awa Odori de Tokyo (en août).

Tata Book Shop  Koenji Kita Une mini-librairie-galerie d’art où Tata-san nous reçoit avec une timidité absolue, celle des gens qui ont beaucoup à dire et préfèrent laisser les livres parler. On monte à l’étage de la galerie par une échelle. Sur place, on fait la connaissance de Hiromi-san — bar, DJ, galerie d’art à Jinbocho. Elle nous laisse son adresse. On sait déjà qu’on ira.

 

Halte chez Floresta pour un donut au matcha, attirée par la vitrine comme on est attirée par tout ce qui est vert et légèrement déraisonnable. Puis chez Gclef, une maison de thé où l’on déguste avant d’acheter. On repart avec un Iruma Houjicha premium, torréfié lentement, doux, presque boisé. Le genre de thé qu’on ouvre le soir pour se souvenir de la journée.

Les ruelles de Koenji cachent des villas privées d’une beauté tranquille. Jardins clos, bois ancien, silence de quartier résidentiel qui ne se doute pas qu’il est remarquable. La nuit tombe à 17h, d’un coup, comme une décision.

 SUMIDA

Dîner chez Bonds House où chaque employé a sa carte de visite illustrée de son propre visage, dessiné à la main. Touchant, espiègle, complètement japonais dans sa façon d’être sérieux sans se prendre au sérieux. La cuisine est fusion italo-japonaise : une autre façon de dire que les frontières, ici aussi, n’intéressent personne.
30 janvier 2026

 SUMIDA

1h. 4h. 7h. Le jetlag ne disparaît pas, il négocie. Réveil tardif. Dehors le soleil est éclatant, impudique, comme s’il ignorait qu’on dormait encore. On a jusqu’à 17h avant que la nuit reprenne ses droits. Il s’agit de ne pas gâcher.

Au clair de lune, le flot de la Sumida roulait des eaux ocres, mais à la lumière tamisée du soleil, il devenait sombre comme la boue… Par temps clair, on apercevait les monts Tsukuba et aussi le Fuji. Quel spectacle étrange et merveilleux.

extrait Chroniques d’Asakusa 1930, Yasunari Kawabata

 JIMBŌCHŌ

Enfin, Kanda offre une des rues les plus attirantes du monde : Jimbo-cho., le long de laquellese succèdent les boutiques de livres d’occasion. Il, les mots « Tokyo, carrefour des mondes, » prennent pleinement leur sens. Tout le savoir humain ou presue est étale devant les yeux du promeneur […] Jimbo-cho offre la sublime impartialité d’une vue de la terre prise de l’infini.

extrait Japon, Fosco Maraini, éditions Arthaud

 
Alternative Space The White Cube L’après-midi commence par un rendez-vous dans une galerie. C’est là qu’on retrouve I..-san, qui connaît tout le monde, qui sait où aller, qui n’en fait pas un mérite. Le genre de guide qu’on ne cherche pas et qu’on ne mérite peut-être pas.
 
Il nous fait explorer Jinbocho. Le quartier des libraires, des bouquinistes, des gens qui lisent partout. Une librairie et trois bouquinistes : NanyodoBohemian’s GuildKomiyama. On passe d’une à l’autre comme on feuillette, lentement, sans but précis, en espérant tomber sur la bonne page. Tant de trésors !
 
Il nous indique aussi deux restaurants incontournables !

Hyo Rokyu izakaya de Jinbocho, le genre d’endroit sans enseigne lumineuse ni menu en anglais, où l’on commande en pointant ce que mange son voisin.

Puis Maruka, pour un udon. Victime de son succès, la queue n’en finit jamais ! Le bouillon est limpide comme une petite rivière. Les nouilles épaisses, cuites à la seconde près. Il y a des plats qu’on mange et des plats qu’on étudie. Celui-là est les deux à la fois.

On retrouve Hiroko-san à son Bar galerie de Hon.j.tsu , rencontrée la veille chez Tata-san. La chaîne des rencontres se tisse, maille par maille, comme partout quand on commence à être un peu connu d’un quartier. À côté, mon voisin de table : M. S.-san, graphic designer. Il travaille pour une maison française, Les Toiles du Soleil. On sourit de se retrouver, par ce détour japonais, liées à quelque chose de si français. Et puis il y a des artistes dont l’un a le visage travaillé par la vie : Hirose
 
 SUMIDA

Retour dans notre quartier. Siroté un Nikka au bar jazz Bonzo — whisky japonais, sons de contrebasse, ce sentiment précis d’être exactement là où on voulait être sans l’avoir planifié.

31 janvier 2026

 KOTO

Lunch pris au Museum of Contemporary Art  MOT avant de découvrir l’exposition de Sol LeWitt. Des lignes, des instructions, des murs recouverts de géométries méticuleuses, l’œuvre exécutée par d’autres, longtemps après que l’artiste a cessé de tenir un crayon. Dans la salle, le silence est celui qu’on garde devant quelque chose qu’on ne comprend pas encore mais qu’on sent juste.
 
 KIYOSUMI-SHIRAKAWA 

Blue Bottle Coffee, l’ancien entrepôt devenu flagship, peut-être le café le plus photographié de Tokyo. Pas de place. On regarde par la vitre, on repart. Il y a une élégance à ne pas insister.

On se rabat sur Spoon, et c’est mieux ainsi. Thé servi avec soin, espace calme, lumière douce. Le genre d’endroit qu’on n’aurait pas trouvé si le premier avait de la place.

Parc de Kiyosumi. Un jardin public à l’ancienne : étang, carpes, pierres soigneusement posées depuis l’ère Meiji. Des retraités qui marchent en silence, des enfants qui courent entre les pins, personne qui prend de selfie. C’est le Tokyo qu’on n’attend pas : lent, végétal, indifférent au reste.

Le soir, dîner chez Est Tokyo Uno. Une table qui assume sa propre ambition sans en faire une déclaration.
01 février 2026

GINZA (littéralement «  le lieu où on frappait de l’argent »)

Déjeuner chez Stropse, restaurant signé Konami, le géant du jeu vidéo, qui a décidé qu’il ferait aussi bien à table qu’à l’écran. Et il n’a pas tort. La salle est belle, le service précis, le repas soigné. On mange bien.

Rendez-vous avec Isabelle à l’Okuno Building. Un immeuble des années 1930 rescapé de Ginza, avec ses couloirs étroits, son ascenseur grinçant, ses petits ateliers d’artistes empilés sur huit étages. Tout autour, les vitrines de Louis Vuitton et d’Apple. L’Okuno n’en a cure. Il dure, il résiste, et son ascenseur aussi, il sent le vieux bois et la térébenthine.

En remontant la rue, un vendeur de patates douces. Rôties lentement dans un tambour en fonte, caramélisées à la peau, sucrées d’une façon que rien d’autre n’imite vraiment. On la mange debout sur le trottoir chic de Ginza. Tokyo aime ces contrastes, il les met en scène avec un naturel désarmant.

Quelques pas et ma vue tombe sur un chou à la crème au matcha d’Uji. La pâte craque, la crème est froide, le matcha est authentique, pas de cette version sucrée-bonbon qu’on exporte. Celui-là a de l’amertume, de la tenue. On le mange debout aussi. Ginza, on le comprend, se mange autant qu’il se regarde.

L’immeuble Hermès de Renzo Piano attire l’oeuil avec sa façade en briques de verre translucide, lumière filtrée, légèreté structurelle qui n’appartient qu’à lui.

Shopping chez Uniqlo et Muji. L’un et l’autre à leur meilleur version ici, dans leur pays d’origine, sans la marge à l’export. On achète des choses sobres, bien coupées, qui dureront. C’est la promesse du Japon : que l’ordinaire soit beau et impeccable.

Casual Tempura en fin de journée. On s’installe au comptoir, la seule façon juste de manger la tempura, pour voir l’huile frémir, les beignets sortir un à un, posés devant soi à la seconde exacte où il faut les manger. Crevette, aubergine, shiso, champignon. La pâte est si fine qu’elle disparaît presque.

02 février 2026

 ASAKUSA

On revient à Asakusa comme on revient dans un quartier qu’on commence à appeler le nôtre. Le marché en face du Senso-ji déborde de petites choses à manger debout. Un pain fourré au poulet et au chou, chaud, dense.

Dorayaki au matcha chez Matcha Sweets Shop Sawawa, avec un thé matcha pour l’accompagner, le genre de redondance parfaitement justifiée. La pâte des dorayaki est moelleuse comme une promesse, la ganache intérieure abondante et pas sucrée à l’excès. On boit le thé lentement. On n’est pas pressées. C’est le luxe du voyage en milieu de séjour : on a arrêté de compter les jours qui restent.
 
Banrai Syuten Le tofu tanuki arrive dans un bol modeste qui ne laisse rien présager. Du tofu soyeux — ou ferme, on choisit — nappé de tenkasu, ces petits éclats croustillants de pâte à tempura, de ciboule, de sauce soja. Le tout imite le goût de la friture sans en être. Un plat qui fait semblant, qui joue un rôle, comme le tanuki lui-même, cet esprit farceur du folklore japonais qui se déguise en autre chose pour tromper les vivants. On rit de cette idée — qu’un plat porte en lui une blague vieille de plusieurs siècles. Le Japon fait ça : il glisse du sens là où on ne cherchait que du goût. Udon au calamar et à l’encre de seiche ensuite le bouillon noir, profond, presque inquiétant dans sa beauté. On le mange jusqu’au fond. On arrose le tout d’un shochu Kyushu Kurokirishima, de l’eau-de-vie de patate douce qui descend avec une douceur trompeuse. Le tanuki encore, quelque part…
 

Visite du Centre culturel et touristique d’Asakusa, réalisé par Kengo Kuma en 2012, en face du temple Sensō-ji (628 après J.C.) et sa porte principale Kaminari-mon.

Dans le parc du temple se dresse une pagode de cinq étages (gojūnotō, ou tour à cinq volets »), et c’est pour la célébrer que nous avons conçue nouveau centre sous la forme d’une pagode de sept étages.
extrait chapitre Centre culturel et touristique d’Asakusa, Une vie d’architecte à Tokyo éditions Parenthèses

 Je vous invite à lire mon article publié pour lepetitjournal.com de Tokyo :
160 ans d’amitié diplomatique belgo-japonaise : Kengo Kuma à la Fondation Folon  
3 février 2026

 NAKAMEGURO

La rivière Meguro est bordée de centaines de cerisiers. Ce matin, ils sont encore fermés. Des bourgeons serrés, têtus, qui ne s’ouvriront peut-être que dans une semaine. On marche quand même le long du canal, entre les branches nues qui promettent. Ici, le hanami est toujours féérique : lanternes, stands de saké, foule compacte, beauté collective organisée. Pour l’instant c’est silencieux, presque secret, et peut-être plus beau ainsi. Le spectacle qu’on a raté est parfois le plus mémorable.

Déjeuner chez Aobaya. Une cuisine de quartier sans esbroufe, le genre d’endroit où les habitués ont leur table et où on devient habitué dès la première fois. On mange bien, on repart légers. C’est tout ce qu’on demandait.

Le plus grand Starbucks Reserve® Roastery Tokyo du monde par Kengo Kuma. On y entre comme on entre dans un musée, pour voir, autant que pour boire. Quatre étages de cuivre, de bois sombre, de machines qui ronronnent, de gens qui photographient leur café avant de le boire. C’est spectaculaire, un peu écrasant. On commande quelque chose. On admet que c’est bon et cher. On le dit à voix basse.

J’ai eu la chance de rencontrer Kengo Kuma grâce à la Fondation Folon située à La Hulpe, en Belgique (proche Bruxelles).

 Je vous invite à lire mon article publié pour lepetitjournal.com de Tokyo :
160 ans d’amitié diplomatique belgo-japonaise : Kengo Kuma à la Fondation Folon  

Librairies, je vous conseille trois adresses :

Cow Books d’abord, petite, chaque livre choisi comme on choisit un ami. Puis Book and Sons à Meguro, spécialisée en arts graphiques et typographie, où l’on passe trop de temps devant des ouvrages qu’on ne lira pas mais qu’on feuillette avec une intensité qui ressemble à de la lecture. Enfin Post Books à Ebisu.

 EBISU

[…] les fabricants de bière avaient choisi Ebisu pour emblème, un des sept dieux tutélaires du panthéon confucéen, sorte de moine pêcheur ventripotent transformé en divinité par on ne sait quel miracle de la piété populaire. C’est un dieu sympathique, celui du logis et des rivières, du travail honnête, du labeur récompensé. On le voit encore aujourd’hui sur les bouteilles de la marque, une dorade rouge à la main en signe de prospérité, et sur les lèvres un sourire de triomphe.
extrait La rencontre, Tokyo, petits portraits de l’aube, Michaël Ferrier, éditions Arléa

IPA japonaise chez Tap Pub. Houblonnée, franche, servie dans un verre froid par quelqu’un qui connaît ses bières mieux que son propre prénom. On s’installe. On souffle. On fait le compte de la journée.

On passe devant Marumo, la meilleure pizzeria du quartier. Réservations prises deux mois à l’avance, queue sur le trottoir en journée pour les sans-réservation. La façade ne paie pas de mine, c’est toujours le signe. On regarde par la vitre, on voit des gens manger des pizzas avec ce recueillement particulier des repas qu’on a attendu longtemps.

On n’a pas réservé alors on dîne à l’izakaya Icchokami Hanare. C’est bon et populaire. Mais on pense à Marumo. La prochaine fois — parce qu’il y aura une prochaine fois — on réservera !

4 février 2026

 SUMIDA

Il y a un moment dans chaque voyage où le corps négocie. Pas une capitulation, une pause. On a dormi, traîné, bu du thé lentement. Repos : le mot sonne presque coupable après huit jours de Tokyo à plein régime. Mais le repos ici n’est pas l’absence de voyage. C’est une autre façon de l’habiter.

Cet après-midi-là, j’ai bien marché vingt kilomètres au hasard dans la ville. L’air était délicieux. […]…après huit heures de promenades, je me demandais encore si cela faisait une belle ville, ou même une ville tout court. Puis le soleil est descendu en ce gonflant dans un ciel orange, dessinant en silhouette la ligne incongrue des toits, la folle des antennes, des files électriques et des ballons publicitaires contre un horizon qui virait au rouge, puis la pluie multicolore des néons. J’ai cessé de me poser des questions.
extrait Chronique Japonaise, Nicolas Bouvier, éditions Payot & Rivages

 Je vous invite à lire mon article publié pour lepetitjournal.com édition de Tokyo :
Nicolas Bouvier à Tokyo : un écrivain-voyageur à Arakichō 

Musée Hokusai Hokusai est né ici, dans ce quartier de Sumida où on loge. Il a changé de nom trente fois au cours de sa vie, façon de se réinventer, de repartir de zéro, de ne pas laisser la réputation précéder le travail. Il a fait ses meilleures œuvres après soixante-dix ans. Sa Grande Vague, la plus reproduite de toute l’histoire de l’art japonais, était une estampe de série. Un multiple, tiré à des milliers d’exemplaires, vendu pour presque rien.

 Je vous invite à lire mon article publié pour lepetitjournal.com de Tokyo :
La grande vague d’Hokusai à l’ère numérique 

On reste longtemps devant ses carnets de croquis. Des montagnes, des poulpes, des visages saisis en trois traits. Un homme qui a regardé le monde avec une voracité tranquille jusqu’à son dernier souffle. Il paraît qu’il a dit en mourant : « Si le ciel m’accordait encore dix ans — ou même cinq — je deviendrais un vrai peintre. » On ressort du musée un peu écrasés, dans le bon sens.

Dernier arrêt, le grand supermarché du quartier Summit  Ryogoku Ishiwara Store, ouvert jusqu’à minuit, une constante rassurante. On y fait des courses comme on les ferait chez soi, sauf que chez soi il n’y a pas de konnyaku en douze variétés ni de dashi en sachet individuel emballé avec le soin d’un cadeau. Le supermarché japonais est une forme de musée qu’on a le droit de manger. Le rayon poisson est une leçon d’humilité. Des variétés qu’on ne saurait pas nommer, des tranches épaisses disposées avec ce soin méticuleux que les Japonais réservent à tout ce qui mérite d’être mangé. Après 20h, les sushis sont soldés. Un euro la barquette. On en achète trop. C’est la seule décision raisonnable.

5 février 2026

 SUMIDA

Allongée sur le futon, les yeux encore fermés, je sens un léger tremblement. Pas une secousse dramatique mais plutôt le sol qui respire, qui rappelle discrètement qu’on est sur une île volcanique posée sur quatre plaques tectoniques. L’alerte arrive sur le téléphone quelques secondes après. Échelle 3 provenant de l’Île d’Oshima. Je reste allongée un moment, à écouter le silence qui suit. Tokyo dort encore. Tokyo a l’habitude.

Le tremblement de terre a mille façons de s’annoncer et d’exécuter sa danse. Il vouss prend toujours au dépourvu. Parfois, il avance presque imperceptiblement, comme une main légère qui bercerait le monde, et soudain il se déchaîne et fait des bonds sauvages. À d’autres moments, il débute par une secousse brutale et imprévue pour se calmer progressivement sans faire aucun dégât.[…]Le tremblement de terre de ce matin est de ces tremblements de terre antipathiques, dissimulés et narquois, qui font leur entrée en ondulant malicieusemen, comme un coup de vent un peu plus violent que d’ordinaire, puis toutà coup se fâchent et vous obligent à fuir à moitié nus dans le jardin. Enfn, à peine êtes-vous dehors, ils se calment, ravis de vous avoir joué un mauvais tour.
extrait Japon, Fosco Maraini, éditions Arthaud

 YANAKA

Direction Yanaka, le quartier qui a échappé aux bombardements, aux reconstructions, aux promoteurs. Des ruelles étroites, des maisons en bois, des chats sur les murets, des boutiques qui n’ont pas changé depuis quarante ans. Pas de mise en scène : c’est simplement resté. C’est le Tokyo d’avant, préservé par chance autant que par intention.

Plusieurs quartiers ont conservé une atmosphère ouvrière qui rappelle le Tokyo d’avant-guerre. Yanaka, Nezu et Sendagi (que l’on désigne collectivement par le nom de YaNeSen), en particulier, permettent de retrouver cet air d’autrefois qui émanée leur nombreuses maisons converties en restaurants, hôtels et galeries.
extrait chapitre Ueno & Yanesen Akagi, Une vie d’architecte à Tokyo éditions Parenthèses

 Je vous invite à lire mon article publié pour lepetitjournal.com de Tokyo :
160 ans d’amitié diplomatique belgo-japonaise : Kengo Kuma à la Fondation Folon  

La galerie SCA the Bathhouse est fermée, nouvelle installation en cours. On regarde par la vitre, on imagine ce qu’on ne verra pas. Ça aussi, c’est une façon de visiter.

Shisen Kobo, 5-2-28 Yanaka, Taito-ku Une boutique d’encens. Homma-san nous accueille avec cette courtoisie précise qui n’est pas de la froideur, c’est du respect de la distance juste. On choisit. Elle emballe. Et puis, au moment de partir, elle tend un petit paquet avec des bâtonnets au parfum de sakura. Un cadeau, sans explication, comme une évidence. Sur le mur, une dédicace de Romain Duris qu’elle me montre avec la voix remplie d’émotion. Il avait tourné ici Une part manquante.
 
Pains aux fruits secs, focaccia, boule au sésame noir, tarte au fromage. Think boulangerie aurait sa place à Paris — mais qui est ici, dans une ruelle de Yanaka, ce qui la rend deux fois plus intéressante. On achète trop.
 

Un bouquiniste de livres rares, Samenoha,  couvertures passées, japonais qu’on ne lit pas, odeur de papier ancien universelle dans toutes les langues. Un antiquaire, Tokyo Antiques Works, avec ses objets soigneusement posés. Céramiques chez Idaten. Bols, tasses, assiettes épaisses et légères à la fois, cette façon japonaise de faire tenir la solidité et la délicatesse dans le même objet. Puis Tokugen Craft Studio, atelier d’indigo japonais. Des bleus profonds, battus, vieillis, qui ont l’air d’avoir absorbé quelque chose du ciel et de la mer.

Hagiso une ancienne maison traditionnelle reconvertie en café, restaurant, galerie d’art. Les tatamis ont cédé la place à des tables basses, les cloisons coulissent encore, la lumière entre en biais. On boit quelque chose de chaud en regardant l’espace comme on regarde un visage qu’on voudrait mémoriser.

Yanaka Beer Hall pour une bière dans une grande salle bruissante, bois et lumière chaude, l’énergie d’un endroit qui existe depuis longtemps et qui le sait. Puis retour à Asakusa, bar à bière, restaurant italien. Une fin de journée sans surprise, exactement comme il le faut. Les meilleures journées n’ont pas besoin d’une grande chute.

6 février 2026

SHINJUKU

Tokyo Metropolitan Government Building  45ème étage L’ascenseur monte en quarante secondes. On sort au 45ème étage. Entrée libre, panorama à 360 degrés, Tokyo à l’infini dans toutes les directions. Pas de vitre trouble, pas de file d’attente, pas de billet à l’arraché. Juste la ville, immense, et le Fuji-san quelque part dans la brume à l’ouest, présent ou absent selon l’heure, selon le ciel, selon votre chance du jour. On reste longtemps à regarder. À essayer de comprendre l’échelle. On n’y arrive pas. C’est peut-être ça, Tokyo : une ville qu’on ne peut pas contenir dans un seul regard, même depuis le haut.
 
Polycentrique, piquante et poignante, tout en revers et en bifurcations, c’est une espèce d’espace où, comme le dit Abe Kōbō : « Même si vous vous fourvoyez, vous ne pouvez pas faire fausse route. » Ville-embuscade, ville-surprise, entre l’embarras et l’étonnement : vous y trouverez ce que vous cherchez et, plus sûrement encore, ce que vous n’y cherchiez pas.
extrait Le goût de Tokyo, Introduction de Michaël Ferrier, éditions Mercure de France
 
 
Sans parler de la station Shinjuku, une mégalopole… souterraine !
 
[…] comme beaucoup de gares japonaises, Shinjuku est un immense complexe souterrain, onze étages de quais, de voies et de trains, un labyrinthe étoilé de couloirs et de corridors, de jardins[…]. Ne fais pas comme les touristes trop pressés, laisse-toi guider par les enseignes, écoute l’appel des escaliers, va là où les autres ne vont pas : si tu te perds un peu dans les parages, tu seras déjà au cœur du voyage, tu découvriras l’autre Tokyo, cette succession de villes au revers de la ville.
extrait Cent ans de solitude, Tokyo, petits portraits de l’aube, Michaël Ferrier, éditions Arléa
  AOYAMA / ROPPONGI
 
D’abord, les bâtiments de SANAA, ce cabinet d’architectes japonais qui a fait de la transparence et de la fluidité une signature. Des façades qui semblent hésiter entre le verre et l’air, des volumes qui évitent l’angle droit comme d’autres évitent la confrontation. On ralentit devant chacun. On ne descend pas, la rue suffit.

La jeune propriétaire de la Galerie Nine  nous accueille avec cet enthousiasme particulier de quelqu’un qui revient de voyage : elle était à Paris et au Mont-Saint-Michel, deux semaines auparavant. On rit de ce croisement. Elle cherchait quelque chose en France pendant qu’on cherchait quelque chose ici. On ne sait pas encore si l’une ou l’autre a trouvé.

Roppongi, le quartier des ambassades. On passe devant celle de France, drapeau tricolore, grille noire, cette façon qu’ont les ambassades de ressembler à des musées fermés.

 JIMBŌCHŌ
 
Retour à Jimbocho pour déjeuner chez Udon Maruka, les udon tempura qu’on avait déjà repérés. Queue sur le trottoir, mais courte car les Japonais mangent vite, efficacement, sans s’attarder. La salle tourne. Au comptoir, le patron écoute en boucle Jimi Hendrix. Toute la journée. Tous les jours. Les bols arrivent dans un bouillon clair et profond, la tempura croustillante posée dessus comme une couronne. On mange en silence, à cause de Hendrix qui nous casse les tymphans autant que par respect pour l’udon.

Fin d’après-midi chez Brussels. Bières trappistes dans un bar japonais qui aime la Belgique avec une sincérité touchante. I..-san lève son verre. On fait le bilan de onze jours sans vraiment le dire, on parle d’autre chose, de Tokyo, de ce qu’on aurait voulu voir encore. C’est la meilleure façon de faire le bilan.

7 février 2026

Des flocons ce matin. Les premiers. Ils tombent sur Sumida avec cette légèreté particulière de la neige qui ne sait pas encore si elle va tenir et Tokyo les regarde avec la même incertitude, les mains dans les poches, la tête levée. On sort quand même. On sort surtout.

Déjeuner chez Eoga. La propriétaire parle tout le temps. Un flux continu, chaleureux, dont on ne comprend pas tout, et qui ne nécessite aucune réponse. Elle pose les plats, elle reprend les bols, elle parle encore. C’est une des conversations les plus agréables du voyage.

Café Camera Sumida Liste d’attente. On attend dehors sous les flocons, en claquant des dents, prénom inscrit sur un carnet. La règle ici : barrer son nom soi-même une fois entré. Petit geste d’autonomie confié au client, qui dit quelque chose du rapport japonais à la confiance. À l’intérieur, des artisans locaux exposent leur travail en cuir : sacs, chaussures, porte-clés. On boit un matcha latte posé sur une table qui jouxte une paire de derbies cousues main.

Thé chez Nakamura,  maison de thé ancienne. Acheté du sencha, du kukicha et du matcha.

À la gare de Ryogoku, un sumo passe à côté de moi. Je dis « passe à côté », il occupe l’espace de trois personnes ordinaires, avec une légèreté de déplacement qui contredit complètement sa taille. Il ne regarde personne. Personne ne le regarde. C’est Tokyo : même le prodige devient banal dès qu’il prend le train.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Cal Bar Un bar avec des règles qu’on lit debout avant de s’asseoir, comme un contrat. Jazz. Calme imposé. Un train passe au-dessus de temps en temps, le plafond vibre une seconde, puis la musique reprend ses droits. Le serveur apporte le vin, reprend le verre, le tient à la lumière, l’astique, le repose. Il recommence à chaque service. Ce n’est pas de la nervosité mais plutôt une forme de rigueur qui frise le rituel.
 
OFF in Ryogoku Lumière tamisée, whisky, vinyles. Le patron est jeune et accueille comme si on était déjà des habitués, ce don japonais de mettre à l’aise sans effusion omotenashi. Des images sont projetées sur le mur, floues, changeantes, un fond visuel qui ne réclame pas l’attention. La musique remplit tout le reste. On reste longtemps. On a du mal à partir, non pas parce qu’on hésite, mais parce que certains endroits donnent envie de ralentir le temps et qu’on commence à manquer d’excuses pour le faire.
 
8 février 2026

 SHIBUYA

La nuit, la température a chuté de vingt degrés. Ce matin, de gros flocons tombent sur Shibuya. Lents, épais, un peu irréels sur cette ville habituellement si électrique. Le croisement de Shibuya sous la neige : des centaines de personnes qui se croisent en silence, parapluies transparents, comme un ballet chorégraphié par le mauvais temps. On reste un moment sur le trottoir à regarder sans bouger. C’est l’un des spectacles les plus libres qui soit, et pourtant chacun sait exactement où il va.

 Je vous invite à lire mes articles publiés pour lepetitjournal.com édition de Tokyo :
Alors… aimez-vous la pluie ?
Yuki, l’âme poétique et spirituelle de l’hiver  

Chez Lemon, on achète un appareil photo. Déjeuner ensuite chez T4 Kitchen: cuisine soignée, salle calme, une pause dans la neige qui tombe dehors sans s’excuser.

Avenue Omotesando.

Avant 1964, Omotesandō était un sandō tranquille, un chemin sacré menant au sanctuaire, bordé d’ormes japonais et dépourvu de boutiques et de restaurants. Tracé en 1919, il conduit au plus grand sanctuaire de Tokyo, Meiji Jingū. De l’autre côté su sanctuaire se trouve le gymnase olympique de Yoyogi de Tange, où Omotesandō passe progressivement du chemin sacré à la principale rue de la mode de la ville.
extrait chapitre One Omotesandō LVMH 2003, Une vie d’architecte à Tokyo éditions Parenthèses

 Je vous invite à lire mon article publié pour lepetitjournal.com de Tokyo :
160 ans d’amitié diplomatique belgo-japonaise : Kengo Kuma à la Fondation Folon  

Omotesando Hills, Tadao Ando, béton brut, spirale intérieure qui descend en silence.

Dehors, un homme promène vingt et un chiens. Ses vingt et un chiens portent des couches pour ne pas souiller les trottoirs. On les regarde passer. Tokyo, encore une fois, sans crier gare.

Cat Street le luxe s’étale sur des centaines de mètres, souriant, immaculé, dévoreur de billets. On flâne sans acheter, ce qui est, en Cat Street, une forme de résistance.

 Je vous invite à lire mon article publié pour lepetitjournal.com/Tokyo :
Tokyo : adresses dérobées à June Fujiwara, « la parfaite Tokyoïte » 

Puis Yamato Gokoro, boutique d’encens exceptionnelle. Des fragrances composées comme des haïkus. On repart avec de l’encens. Encore. Le studio va sentir le Japon pendant six mois.

Dîner au 562 Colony Ryogoku adresse glissée par Nori Okawa, artiste du quartier, dans les pages du magazine Tempura Tokyo. Une de ces recommandations qu’on suit les yeux fermés parce qu’elles viennent de quelqu’un qui vit ici plutôt que de quelqu’un qui est passé. Spécialiste de saké, carte courte, chaque verre choisi avec soin. Nous sommes partis avec deux tasses à saké offertes par la maison. Soirée inoubliable. Le saké a délié les langues de nos voisins de comptoirs.

…Quand je bois du saké
j’entre dans un monde
où « abracadabra » {comme par magie}
le temps se consume
comme le bois dans l’âtre.

extrait 31.12.1960 Carnets d’Ozu Yasujirô Ozu: Carnets 1933-1963, Carlotta

9 février 2026

KAGURAZAKA littéralement « la pente de la danse sacrée du temple »

17 degrés. La veille il neigeait. Tokyo change de saison comme d’humeur, sans prévenir, sans s’excuser. On déjeune en terrasse chez Kamome Books, une librairie avec des tables dehors, du soleil.

Kagurazaka est un secret que Tokyo garde mal. Ancien quartier de geishas, ruelles étroites et pavées, impasses fleuries, lanternes, maisons en bois, basses et silencieuses, on se croirait à Kyoto, sauf qu’on est à vingt minutes à pied de Shinjuku. À la fois, il est surnommé « le petit Paris » de par la présence d’une grande communauté française. La rue principale est chic sans ostentation. Les ruelles perpendiculaires sont silencieuses.