Un mois. C’était le plan. Un mois entier à Tokyo, avec en tête cette idée follement ambitieuse : tout voir. Tout, vraiment. Comme si Tokyo était une ville qu’on pouvait cocher sur une liste, quartier par quartier, comme on coche les arrondissements parisiens. Tokyo = 21 x Paris !
Sauf que Tokyo n’est pas une ville. C’est un continent qui a pris la forme d’une mégalopole pour mieux nous berner. Chaque quartier y est un pays à lui seul, avec sa langue, ses codes, ses habitants qui ne se croisent jamais d’un bout à l’autre de la capitale. Shibuya ignore tout de Yanaka. Ginza et Shimokitazawa pourraient être sur deux planètes différentes.
Alors évidemment, on repart frustrées. On repart avec cette sensation un peu vertigineuse d’avoir à peine entrouvert la porte d’un endroit qu’on croyait pouvoir apprivoiser en trente jours. Et c’est peut-être ça, le vrai souvenir qu’on garde de Tokyo : pas celui d’une ville conquise, mais celui d’une ville qui nous a gentiment remises à notre place — et qui nous donne déjà follement envie d’y retourner.
Lundi 26 janvier 2026
départ > 15h47 arrivée Roissy CDG > 19h25
16h04. Le TGV s’élance vers Roissy.
À trois rangées de moi, quelqu’un a parfumé le wagon en première classe avec un sandwich à l’oignon. Je mets un masque pour me protéger et pourtant l’odeur passe, comme si elle avait acheté son propre billet.
J’enfile mes écouteurs. La musique construit une bulle, un espace à moi, quelques centimètres carrés d’éternité dans un siège.
Dans quelques heures, le Japon. Un pays où l’on mange son repas en silence… et sans oignons, où l’on s’excuse de respirer trop fort. Est-ce que j’y vais pour m’évader, ou juste pour retrouver la version du monde dans laquelle je me reconnais le mieux ?
La question me traverse, et… l’odeur d’oignon me transperce..
Mardi 27 janvier 2026

HANEDA
L’atterrissage est parfait. Air France, Roissy-CDG, Haneda, plus de douze heures à traverser le ciel, et on pose les roues comme on dépose une tasse de thé sur un tatami.
Sauf que c’était un Boeing, inconfortable à souhait, tous serrés comme des sardines. Ahhrrr, pourquoi l’Airbus s’est-il volatilisé ?
Premier arrêt pédestre avant de prendre le train : le Seven Eleven . Retrait de yens au distributeur, parce qu’ici le liquide est encore une monnaie de politesse. Acheté deux onigiri au mentaïko, deux dorayaki, du thé froid dans une bouteille que je ne saurai jamais bien lire. En attendant le chargement de mon téléphone, je ne me lasse pas d’admirer la belle jeunesse excentrique.
Keikyu Line jusqu’à Kuramae, puis un taxi pour 900 mètres. Le studio fait 21 m². Mignon, petit, calme et entouré de petites fenêtres opaques qui nous isolent du monde.
Je vous invite à lire mon article publié pour lepetitjournal.com de Tokyo : Fenêtre sans vue, une manière japonaise de regarder le mondeUne ruelle silencieuse dehors, des futons dedans, et cette sensation précise d’être exactement où l’on devait être.

On a trouvé un izakaya par hasard, le meilleur moyen, toujours. Mizyoka. Les filles à l’entrée ont hésité : il était tard, on avait l’air de ne pas parler un mot de japonais. Elles nous ont quand même laissées entrer et c’est là que le voyage a vraiment commencé. Mentaïko pané. Omelette au dashi. Poulet et daikon marinés dans le miso. Et un plat dont je n’ai pas retenu le nom — quelque chose avec du chou, frit, délicat, impossible à reproduire chez soi et inutile d’essayer.On a déroulé les futons. On a dormi comme des pierres jusqu'à 8 heures. Dehors, Tokyo attendait... mais Tokyo sait être patient.
28 janvier 2026
ASAKUSA
On a traversé la Sumida à pied. En face, le Skytree montait dans le ciel gris du matin, imposant, un peu froid dans la lumière du jour. La nuit, c'est autre chose : la tour s'illumine de couleurs changeantes, un artifice assumé, presque enfantin, que Tokyo revendique sans complexe. J'ai pris une photo quand même. On prend toujours la photo.Un arrêt de train, Asakusa. On a flâné sans but dans les petites ruelles, ce qui est, on le sait, la seule façon de vraiment arriver quelque part. Le temple Senso-ji, le plus vieux de Tokyo, a survécu aux guerres et aux siècles. On a choisi de l'éviter. Les endroits qui ont tout traversé méritent parfois qu'on les laisse tranquilles.
Passé devant le Kielo Coffee, sublime, complet. Il y a des endroits dont on sait qu'ils valent la queue, et d'autres dont on sait qu'ils méritent qu'on revienne. On est repartis.
Parc Sumida, le long de la rivière. Une halte chez Tully's. Une chaîne, oui, mais avec une vue sur le Skytree et l'immeuble Asahi Beer Hall de Philippe Starck, cette flamme dorée monumentale posée sur le toit, que les Japonais appellent entre eux « l'étron d'or ». Le matcha latte arrive.
Les pruniers sont en fleurs. Les cerisiers bourgeonnent, certains légèrement ouverts, comme des promesses qu'on n'a pas encore tenues.SUMIDA / RYOGOKU
Dîner chez Ayuta, chinois, resto de quartier. Menu à cinq euros. Délicieux d'une façon qui devrait être interdite à ce prix-là. Cuisine ouverte, woks à plein régime. On est rentrées avec nos vêtements et nos corps imprégnés de cette odeur de fond de poêle chaude et d'huile de sésame.29 janvier 2026
KOENJI
Il faut d'abord mériter Koenji. Taxi jusqu'à Ryogoku, deux trains, un rappel que Tokyo n'est pas une ville, c'est un continent. Artistes, musiciens, étudiants, friperies de kimono revisité et scène punk-jazz-noise qui ne demande pas l'avis de personne. Si Harajuku est la vitrine, Koenji est l'atelier. Et l'atelier, comme toujours, est plus intéressant. Koenji est célèbre aussi pour l’Awa Odori de Tokyo (en août).

Halte chez Floresta pour un donut au matcha, attirée par la vitrine comme on est attirée par tout ce qui est vert et légèrement déraisonnable. Puis chez Gclef, une maison de thé où l'on déguste avant d'acheter. On repart avec un Iruma Houjicha premium, torréfié lentement, doux, presque boisé. Le genre de thé qu'on ouvre le soir pour se souvenir de la journée.

Les ruelles de Koenji cachent des villas privées d'une beauté tranquille. Jardins clos, bois ancien, silence de quartier résidentiel qui ne se doute pas qu'il est remarquable. La nuit tombe à 17h, d'un coup, comme une décision.
SUMIDA
30 janvier 2026
SUMIDA
1h. 4h. 7h. Le jetlag ne disparaît pas, il négocie. Réveil tardif. Dehors le soleil est éclatant, impudique, comme s'il ignorait qu'on dormait encore. On a jusqu'à 17h avant que la nuit reprenne ses droits. Il s'agit de ne pas gâcher.
JIMBŌCHŌ

Il nous indique aussi deux restaurants incontournables !
Hyo Rokyu izakaya de Jinbocho, le genre d'endroit sans enseigne lumineuse ni menu en anglais, où l'on commande en pointant ce que mange son voisin.
Puis Maruka, pour un udon. Victime de son succès, la queue n'en finit jamais ! Le bouillon est limpide comme une petite rivière. Les nouilles épaisses, cuites à la seconde près. Il y a des plats qu'on mange et des plats qu'on étudie. Celui-là est les deux à la fois.
Retour dans notre quartier. Siroté un Nikka au bar jazz Bonzo — whisky japonais, sons de contrebasse, ce sentiment précis d'être exactement là où on voulait être sans l'avoir planifié.
Dîner dans l'izakaya d'à côté, tenu par une mamie : Kimama. Cuisine faite à la main, dans le sens littéral. On sent qu'aucune recette n'est écrite nulle part, qu'elles sont dans ses mains depuis quarante ans. On mange des ailes de poisson. Un morceau qu'on jette chez nous, qu'on travaille ici avec une patience et une précision qui font honte. Gélatineux, fondant, légèrement caramélisé. La meilleure chose de la journée, et pourtant la journée était déjà bien fournie.
31 janvier 2026
KOTO
Dans la boutique du MOT, je découvre la maison Issh Des bâtonnets d'encens rangés par familles olfactives, du bois, de la résine, de la terre. On prend le temps de sentir avant de choisir. C'est une pratique qu'on a perdue chez nous, cette idée que l'achat peut commencer par fermer les yeux.
Blue Bottle Coffee, l'ancien entrepôt devenu flagship, peut-être le café le plus photographié de Tokyo. Pas de place. On regarde par la vitre, on repart. Il y a une élégance à ne pas insister.
On se rabat sur Spoon, et c'est mieux ainsi. Thé servi avec soin, espace calme, lumière douce. Le genre d'endroit qu'on n'aurait pas trouvé si le premier avait de la place.
Parc de Kiyosumi. Un jardin public à l'ancienne : étang, carpes, pierres soigneusement posées depuis l'ère Meiji. Des retraités qui marchent en silence, des enfants qui courent entre les pins, personne qui prend de selfie. C'est le Tokyo qu'on n'attend pas : lent, végétal, indifférent au reste.
01 février 2026
GINZA
Déjeuner chez Stropse, restaurant signé Konami, le géant du jeu vidéo, qui a décidé qu'il ferait aussi bien à table qu'à l'écran. Et il n'a pas tort. La salle est belle, le service précis, le repas soigné. On mange bien.
En remontant la rue, un vendeur de patates douces. Rôties lentement dans un tambour en fonte, caramélisées à la peau, sucrées d'une façon que rien d'autre n'imite vraiment. On la mange debout sur le trottoir chic de Ginza. Tokyo aime ces contrastes, il les met en scène avec un naturel désarmant.
Quelques pas et ma vue tombe sur un chou à la crème au matcha d'Uji. La pâte craque, la crème est froide, le matcha est authentique, pas de cette version sucrée-bonbon qu'on exporte. Celui-là a de l'amertume, de la tenue. On le mange debout aussi. Ginza, on le comprend, se mange autant qu'il se regarde.
L'immeuble Hermès de Renzo Piano attire l'oeuil avec sa façade en briques de verre translucide, lumière filtrée, légèreté structurelle qui n'appartient qu'à lui.
À quelques pas, le bâtiment de Kenzo Tange : brutalisme assumé, béton magistral, l'architecture comme affirmation. Deux manières d'être un chef-d'œuvre. On les regarde, on ne rentre pas. Certains bâtiments se visitent mieux depuis le trottoir.
Shopping chez Uniqlo et Muji. L'un et l'autre à leur meilleur version ici, dans leur pays d'origine, sans la marge à l'export. On achète des choses sobres, bien coupées, qui dureront. C'est la promesse du Japon : que l'ordinaire soit beau et impeccable.
Casual Tempura en fin de journée. On s'installe au comptoir, la seule façon juste de manger la tempura, pour voir l'huile frémir, les beignets sortir un à un, posés devant soi à la seconde exacte où il faut les manger. Crevette, aubergine, shiso, champignon. La pâte est si fine qu'elle disparaît presque.02 février 2026
ASAKUSA
On revient à Asakusa comme on revient dans un quartier qu'on commence à appeler le nôtre. Le marché en face du Senso-ji déborde de petites choses à manger debout. Un pain fourré au poulet et au chou, chaud, dense.
Bière chez Ortiga. Une brasserie de motards. Cuir, casques posés sur les tabourets, une fraternité tranquille qui n'a pas besoin qu'on la comprenne pour nous accueillir. On s'installe. On boit. La mousse est froide, la salle est chaude, personne ne pose de questions.
3 février 2026
NAKAMEGURO
La rivière Meguro est bordée de centaines de cerisiers. Ce matin, ils sont encore fermés. Des bourgeons serrés, têtus, qui ne s'ouvriront peut-être que dans une semaine. On marche quand même le long du canal, entre les branches nues qui promettent. Ici, le hanami est toujours féérique : lanternes, stands de saké, foule compacte, beauté collective organisée. Pour l'instant c'est silencieux, presque secret, et peut-être plus beau ainsi. Le spectacle qu'on a raté est parfois le plus mémorable.
Déjeuner chez Aobaya. Une cuisine de quartier sans esbroufe, le genre d'endroit où les habitués ont leur table et où on devient habitué dès la première fois. On mange bien, on repart légers. C'est tout ce qu'on demandait.
Le plus grand Starbucks Reserve® Roastery Tokyo du monde par Kengo Kuma. On y entre comme on entre dans un musée, pour voir, autant que pour boire. Quatre étages de cuivre, de bois sombre, de machines qui ronronnent, de gens qui photographient leur café avant de le boire. C'est spectaculaire, un peu écrasant. On commande quelque chose. On admet que c'est bon et cher. On le dit à voix basse.
J'ai eu la chance de rencontrer Kengo Kuma grâce à la Fondation Folon située à La Hulpe, en Belgique (proche Bruxelles).
Je vous invite à lire mon article publié pour lepetitjournal.com de Tokyo :160 ans d’amitié diplomatique belgo-japonaise : Kengo Kuma à la Fondation Folon
Librairies, je vous conseille trois adresses :
Cow Books d'abord, petite, chaque livre choisi comme on choisit un ami. Puis Book and Sons à Meguro, spécialisée en arts graphiques et typographie, où l'on passe trop de temps devant des ouvrages qu'on ne lira pas mais qu'on feuillette avec une intensité qui ressemble à de la lecture. Enfin Post Books à Ebisu.
EBISU
IPA japonaise chez Tap Pub. Houblonnée, franche, servie dans un verre froid par quelqu'un qui connaît ses bières mieux que son propre prénom. On s'installe. On souffle. On fait le compte de la journée.
On passe devant Marumo, la meilleure pizzeria du quartier. Réservations prises deux mois à l'avance, queue sur le trottoir en journée pour les sans-réservation. La façade ne paie pas de mine, c'est toujours le signe. On regarde par la vitre, on voit des gens manger des pizzas avec ce recueillement particulier des repas qu'on a attendu longtemps.
On n'a pas réservé alors on dîne à l'izakaya Icchokami Hanare. C'est bon et populaire. Mais on pense à Marumo. La prochaine fois — parce qu'il y aura une prochaine fois — on réservera !
4 février 2026
SUMIDA
Il y a un moment dans chaque voyage où le corps négocie. Pas une capitulation, une pause. On a dormi, traîné, bu du thé lentement. Repos : le mot sonne presque coupable après huit jours de Tokyo à plein régime. Mais le repos ici n'est pas l'absence de voyage. C'est une autre façon de l'habiter.
Musée Hokusai Hokusai est né ici, dans ce quartier de Sumida où on loge. Il a changé de nom trente fois au cours de sa vie, façon de se réinventer, de repartir de zéro, de ne pas laisser la réputation précéder le travail. Il a fait ses meilleures œuvres après soixante-dix ans. Sa Grande Vague, la plus reproduite de toute l'histoire de l'art japonais, était une estampe de série. Un multiple, tiré à des milliers d'exemplaires, vendu pour presque rien.
Je vous invite à lire mon article publié pour lepetitjournal.com de Tokyo :On reste longtemps devant ses carnets de croquis. Des montagnes, des poulpes, des visages saisis en trois traits. Un homme qui a regardé le monde avec une voracité tranquille jusqu'à son dernier souffle. Il paraît qu'il a dit en mourant : "Si le ciel m'accordait encore dix ans — ou même cinq — je deviendrais un vrai peintre." On ressort du musée un peu écrasés, dans le bon sens.
Dernier arrêt, le grand supermarché du quartier Summit Ryogoku Ishiwara Store, ouvert jusqu'à minuit, une constante rassurante. On y fait des courses comme on les ferait chez soi, sauf que chez soi il n'y a pas de konnyaku en douze variétés ni de dashi en sachet individuel emballé avec le soin d'un cadeau. Le supermarché japonais est une forme de musée qu'on a le droit de manger. Le rayon poisson est une leçon d'humilité. Des variétés qu'on ne saurait pas nommer, des tranches épaisses disposées avec ce soin méticuleux que les Japonais réservent à tout ce qui mérite d'être mangé. Après 20h, les sushis sont soldés. Un euro la barquette. On en achète trop. C'est la seule décision raisonnable.5 février 2026
SUMIDA
Allongée sur le futon, les yeux encore fermés, je sens un léger tremblement. Pas une secousse dramatique mais plutôt le sol qui respire, qui rappelle discrètement qu'on est sur une île volcanique posée sur quatre plaques tectoniques. L'alerte arrive sur le téléphone quelques secondes après. Échelle 3 provenant de l'Île d'Oshima. Je reste allongée un moment, à écouter le silence qui suit. Tokyo dort encore. Tokyo a l'habitude.
YANAKA
Direction Yanaka, le quartier qui a échappé aux bombardements, aux reconstructions, aux promoteurs. Des ruelles étroites, des maisons en bois, des chats sur les murets, des boutiques qui n'ont pas changé depuis quarante ans. Pas de mise en scène : c'est simplement resté. C'est le Tokyo d'avant, préservé par chance autant que par intention.
La galerie SCA the Bathhouse est fermée, nouvelle installation en cours. On regarde par la vitre, on imagine ce qu'on ne verra pas. Ça aussi, c'est une façon de visiter.

Passé devant un café fermé Sampota Cafe Nombiriya. Dommage !
Un bouquiniste de livres rares, Samenoha, couvertures passées, japonais qu'on ne lit pas, odeur de papier ancien universelle dans toutes les langues. Un antiquaire, Tokyo Antiques Works, avec ses objets soigneusement posés. Céramiques chez Idaten. Bols, tasses, assiettes épaisses et légères à la fois, cette façon japonaise de faire tenir la solidité et la délicatesse dans le même objet. Puis Tokugen Craft Studio, atelier d'indigo japonais. Des bleus profonds, battus, vieillis, qui ont l'air d'avoir absorbé quelque chose du ciel et de la mer.
Hagiso une ancienne maison traditionnelle reconvertie en café, restaurant, galerie d'art. Les tatamis ont cédé la place à des tables basses, les cloisons coulissent encore, la lumière entre en biais. On boit quelque chose de chaud en regardant l'espace comme on regarde un visage qu'on voudrait mémoriser.

Yanaka Beer Hall pour une bière dans une grande salle bruissante, bois et lumière chaude, l'énergie d'un endroit qui existe depuis longtemps et qui le sait. Puis retour à Asakusa, bar à bière, restaurant italien. Une fin de journée sans surprise, exactement comme il le faut. Les meilleures journées n'ont pas besoin d'une grande chute.
6 février 2026
SHINJUKU
D'abord, les bâtiments de SANAA, ce cabinet d'architectes japonais qui a fait de la transparence et de la fluidité une signature. Des façades qui semblent hésiter entre le verre et l'air, des volumes qui évitent l'angle droit comme d'autres évitent la confrontation. On ralentit devant chacun. On ne descend pas, la rue suffit.
La jeune propriétaire de la Galerie Nine nous accueille avec cet enthousiasme particulier de quelqu'un qui revient de voyage : elle était à Paris et au Mont-Saint-Michel, deux semaines auparavant. On rit de ce croisement. Elle cherchait quelque chose en France pendant qu'on cherchait quelque chose ici. On ne sait pas encore si l'une ou l'autre a trouvé.
Roppongi, le quartier des ambassades. On passe devant celle de France, drapeau tricolore, grille noire, cette façon qu'ont les ambassades de ressembler à des musées fermés.
Fin d'après-midi chez Brussels. Bières trappistes dans un bar japonais qui aime la Belgique avec une sincérité touchante. Iku-san lève son verre. On fait le bilan de onze jours sans vraiment le dire, on parle d'autre chose, de Tokyo, de ce qu'on aurait voulu voir encore. C'est la meilleure façon de faire le bilan.
7 février 2026
Des flocons ce matin. Les premiers. Ils tombent sur Sumida avec cette légèreté particulière de la neige qui ne sait pas encore si elle va tenir et Tokyo les regarde avec la même incertitude, les mains dans les poches, la tête levée. On sort quand même. On sort surtout.
Thé chez Nakamura, maison de thé ancienne. Acheté du sencha, du kukicha et du matcha.
Puis détour par Yodobashi Akihabara, ce temple de l'électronique où l'on entre pour regarder des appareils photo et où l'on ressort sans avoir rien acheté, légèrement abasourdies par les étages et les étages de lumière fluorescente.
À la gare de Ryogoku, un sumo passe à côté de moi. Je dis « passe à côté », il occupe l'espace de trois personnes ordinaires, avec une légèreté de déplacement qui contredit complètement sa taille. Il ne regarde personne. Personne ne le regarde. C'est Tokyo : même le prodige devient banal dès qu'il prend le train.


8 février 2026
SHIBUYA
La nuit, la température a chuté de vingt degrés. Ce matin, de gros flocons tombent sur Shibuya. Lents, épais, un peu irréels sur cette ville habituellement si électrique. Le croisement de Shibuya sous la neige : des centaines de personnes qui se croisent en silence, parapluies transparents, comme un ballet chorégraphié par le mauvais temps. On reste un moment sur le trottoir à regarder sans bouger. C'est l'un des spectacles les plus libres qui soit, et pourtant chacun sait exactement où il va.
Chez Lemon, on achète un appareil photo. Déjeuner ensuite chez T4 Kitchen: cuisine soignée, salle calme, une pause dans la neige qui tombe dehors sans s'excuser.
Avenue Omotesando. Omotesando Hills, Tadao Ando, béton brut, spirale intérieure qui descend en silence.
Dehors, un homme promène vingt et un chiens. Ses vingt et un chiens portent des couches pour ne pas souiller les trottoirs. On les regarde passer. Tokyo, encore une fois, sans crier gare.

Cat Street le luxe s'étale sur des centaines de mètres, souriant, immaculé, dévoreur de billets. On flâne sans acheter, ce qui est, en Cat Street, une forme de résistance.
Je vous invite à lire mon article publié pour lepetitjournal.com/Tokyo :Tokyo : adresses dérobées à June Fujiwara, « la parfaite Tokyoïte »
Puis Yamato Gokoro, boutique d'encens exceptionnelle. Des fragrances composées comme des haïkus. On repart avec de l'encens. Encore. Le studio va sentir le Japon pendant six mois.
Dîner au 562 Colony Ryogoku adresse glissée par Nori Okawa, artiste du quartier, dans les pages du magazine Tempura Tokyo. Une de ces recommandations qu'on suit les yeux fermés parce qu'elles viennent de quelqu'un qui vit ici plutôt que de quelqu'un qui est passé. Spécialiste de saké, carte courte, chaque verre choisi avec soin. Nous sommes partis avec deux tasses à saké offertes par la maison. Soirée inoubliable. Le saké a délié les langues de nos voisins de comptoirs.
9 février 2026
KAGURAZAKA
17 degrés. La veille il neigeait. Tokyo change de saison comme d'humeur, sans prévenir, sans s'excuser. On déjeune en terrasse chez Kamome Books, une librairie avec des tables dehors, du soleil.
Kagurazaka est un secret que Tokyo garde mal. Ancien quartier de geishas, ruelles pavées, lanternes, maisons basses en bois, on se croirait à Kyoto, sauf qu'on est à vingt minutes à pied de Shinjuku. À la fois, il est surnommé "le petit Paris" de par la présence d'une grande communauté française. La rue principale est chic sans ostentation. Les ruelles perpendiculaires sont silencieuses.
Hachiue, la nature en résistance
Le sanctuaire d'Akagi-jinja, signé Kengo Kuma, glisse l'architecture contemporaine entre les pierres anciennes sans violence, comme une conversation entre deux époques qui s'écoutent enfin.
Café Takagi d'abord, pour un café et un donut.
SHINJUKU
Direction Narcissus, bar à jazz kissaten, ancien bar littéraire ouvert en 1938. Yuriko-san a repris ce bar familiale. Lumière d'ambre, vinyles sur les murs, musique à un volume qui n'autorise pas la conversation superficielle. On s'installe. On écoute. Nous étions les premiers clients. Deux habitués arrivent. L'un fume, mais les deux écoutent le jazz avec passion.
En sortant, dans la ruelle : un jeune est soudainement encerclé en silence par cinq autres. Pas un cri, pas un geste brusque. Une saisie ferme des bras, un guidage vers une rue à l'écart. La scène dure dix secondes. Les passants continuent de marcher. C'est la police en civil. Le Japon gère ses problèmes comme il fait tout le reste, c'est-à-dire sans bruit, sans spectacle, avec une efficacité qui laisse les témoins presque incertains de ce qu'ils ont vu. On est rentrées en silence, un peu saisies, un peu admiratifs, sans savoir exactement de quoi.
10 février 2026
SUMIDA
Déjeuner chez TAS × Coffee, sandwichs excellents, jeune couple derrière le comptoir, cette complicité silencieuse de deux personnes qui travaillent ensemble et qui n'ont plus besoin de se parler pour se comprendre. On les regarde sans le faire exprès. On commande un deuxième thé pour rester un peu.
Dans la salle, Masanobu Uta, saxophoniste, pianiste, musicien de jazz. On parle musique, Tokyo, le reste. Ces rencontres-là arrivent toujours dans les cafés qu'on ne prévoyait pas.
Thé et gâteau chez Alternative Entrance Tokyo. Un lieu raffiné comme on en trouve peu — pas de la sophistication pour la sophistication, mais ce soin dans chaque détail qui fait qu'on s'assoit différemment, qu'on parle moins fort, qu'on goûte plus lentement. Une halte avant le vernissage. On se prépare sans le savoir.

SHIBAURA
Iku-san nous avait invités à un vernissage privé dans une maison signé par SANAA (shutt, adresse top secret !). On ne savait pas exactement à quoi s'attendre — et c'est souvent le signe que la soirée sera bonne. Verre sur quatre façades, structure légère, lumière qui circule comme chez elle. De nuit, de l'extérieur, on voit tout l'intérieur comme une lanterne posée dans le quartier industriel de Shibaura. À l'intérieur, un monde en miniature. On parle art, architecture, tout et rien, en plusieurs langues simultanément. Ce genre de soirée où l'on rencontre en deux heures plus de personnes intéressantes qu'en un mois ordinaire, et où l'on ressort avec la tête pleine et les jambes vides.
Dans le train du retour, on prend le mauvais sens. On s'en aperçoit au terminus, une station que personne ne cherche à atteindre, bout du monde ferroviaire, quai désert à cette heure. On attend le train suivant en silence. Sur le quai, une personne âgée passe avec un aspirateur, nettoie les rainures, méthodiquement, sans hâte. Tokyo propre jusqu'au bout de ses rails, même à minuit, même quand personne ne regarde.
11 févier 2026
SUMIDA / RYOGOKU
Réveil à 11h. On ne bouge pas du quartier. Ce n'est pas une décision, c'est une capitulation douce, lucide, entièrement assumée. Le voyage a sa propre logique d'usure, et la combattre serait perdre.
Visité les deux parcs derrière le musée d'Edo et le stade des sumos. Le Yasuda Garden, ancien jardin de daimyo avec étang, pins taillés, pierres posées à des endroits qui semblent impossibles et pourtant évidents. Ryogoku Park à côté, plus ordinaire, plus vivant : des enfants, des chiens, des gens assis sur des bancs qui ne regardent rien de particulier. On s'assoit avec eux.
On passe devant les bains Edoyu sans entrer. Sublimes ! On y pense, on continue. Il y a des adresses qu'on garde pour la prochaine fois comme on garde une promesse qu'on n'a pas encore tenue.
Dîner chez Aoba, izakaya Quatre générations de soin dans une assiette. Les murs ont absorbé cent ans de fumée de wok, de conversations et de saké renversé. On se régale avec des mets délicieux.

12 février 2026
KATSUSHIKA
Katsushika est loooiiiiiin, en kilomètres et en atmosphère. On quitte les quartiers qu'on connaît par cœur pour quelque chose de plus périphérique, de moins poli pour le visiteur. C'est souvent là que Tokyo est le plus lui-même.
A....-san nous attend. Il est le plus grand distributeur de livres d'art indépendants au Japon, ce qui, dans un pays où le livre est encore une affaire sérieuse, n'est pas rien. SKWAT est impressionnant : espace ultra-contemporain, volumes généreux, livres disposés comme des œuvres dans une galerie. On n'entre pas ici en courant. Sur sa table, le livre de Michel. Il l'avait commandé avant notre arrivée — sans qu'on le lui demande, sans qu'on le sache. La surprise a quelque chose d'émouvant : être précédé par son travail, à Katsushika, chez quelqu'un qu'on n'avait jamais rencontré. On échange longuement, livres, édition, ce que chaque pays fait de l'objet imprimé, ce que ça dit des cultures. On repart avec des livres exceptionnels et la sensation d'avoir rencontré quelqu'un qui compte.
Dans la rue, une anecdote minuscule qui dit tout. Les voitures garées sont immaculées, pas une tache, pas un égratignure. Sur les rétroviseurs, des petits tissus protecteurs, noués avec soin, comme des écharpes. Et le long du trottoir, chaque véhicule est garé exactement droit, pas à peu près droit, exactement. Parallèle au trottoir, à égale distance. On s'arrête pour regarder. On cherche l'exception. Il n'y en a pas.
KŌENJI
Passage chez Tata-san, bien sûr on ne passe jamais devant sans entrer. C'est devenu un réflexe, presque un rituel. Il accueille avec la même timidité du premier jour. Certaines personnes ne changent pas selon qu'on les connaît ou non. C'est une forme de fidélité à soi-même qu'on admire.
Dîner chez Il Doge, restaurant italien, troisième ou quatrième de ce voyage selon le compte. On ne s'en étonne plus : le Japon a adopté la cuisine italienne avec ce sérieux particulier qu'il réserve aux choses qu'il décide d'aimer vraiment. Les pâtes sont parfaites. Elles le sont toujours, ici. On commence à se demander si on ne mange pas mieux italien à Tokyo qu'à Rome.
13 février 2026
ASAKUSA
Journée de quartier. Curry chez Tanpopo — on y revient comme on revient dans un restaurant qu'on a adopté, ce qui est la meilleure chose qu'un restaurant puisse vous faire. Café et un cake au macha chez Kielo Café.
Une théière achetée chez Yamakichi belle, le genre d'objet qu'on regarde longtemps avant de décider qu'il rentre dans la valise.
SUMIDA
Au bar du Skytree, une femme, située à notre droite, commande cinq desserts. Elle ne boit pas encore, elle ne mange pas encore, elle photographie. Pendant environ trente minutes. Sous tous les angles, toutes les lumières, avec une concentration qui forcerait le respect si ce n'était pas si stupéfiant. Puis elle mange tout à la vitesse d'un shinkansen. Elle avale des milliers de calories sans compter. Et les mille photos resteront quelque part sur un téléphone, et les réseaux sociaux preuve que la chose a existé avant d'être engloutie. À notre gauche pareils, deux touristes asiatiques, chacun focus sur leur délire. Des photos avec les desserts et des multiples figurines. Pauvres influenceurs !
On boit notre bière. On la regarde. On ne dit rien. Certains spectacles n'appellent pas de commentaire.
Dîner de sushis dans l'izakaya populaire du quartier, Tamayoshi. Comptoir, chef concentré, poisson du jour. La version juste, sans esbroufe, de ce que le sushi peut être quand il n'essaie pas d'impressionner. On s'excuse qu'il n'a pas plus de riz au lieu de dire tout simplement, désolé c'est l'heure de la fermeture. Il faut savoir "lire l'air".
Je vous invite à lire mon article publié pour lepetitjournal.com/Tokyo :Savez-vous « lire l’air » ? cette compétence clé pour comprendre le Japon
14 février 2026
ROPPONGI
Saint-Valentin. Visite du Centre d'Art National de Tokyo, bâtiment ondulant de Kisho Kurokawa, façade de verre qui respire.
MARUNOUCHI
Bière dans le quartier de Marunouchi. Tout est chic, large, impeccable, les boutiques de luxe alignées comme des arguments. On se croirait à New York un soir de semaine. Pause chez Beurre Noisette puis dîner à l'American Base en terrasse. Les serveurs ne parlent pas un mot d'anglais dans un restaurant américain au Japon. Ça tient d'une logique absolument cohérente.

Le métro est chic, en marbre, on s'enfonce sous terre de plusieurs étages.
15 février 2026
EBISU
Tokyo Toilet dans le parc d'Ebisu, ces cabines de designer dessinées par Tadao Ando, Kengo Kuma et d'autres, que la ville a commandées pour faire des toilettes publiques quelque chose de digne d'être photographié. On y passe. Elles sont impeccables, comme tout.

SHIMOKITAZAWA
Taxi pour Shimokitazawa. La foule de Shibuya aperçue de la fenêtre, compacte, absurde, magnétique. Shimokitazawa est le quartier de la friperie et des cafés branchés mais aussi des villas privées.
SUMIDA
Dîner à l'Anchor Ryogoku Riverside, avec vue sur la Sumida. Notre rivière. On commence à dire ça : notre rivière. Restaurant/hôtel magique.
17 février 2026
SHICHIRIGAHAMA
Pause au bord de la mer. L'hôtel 134 est sur la plage, vue sur l'océan, vent de Pacifique, promesse du Fuji à l'horizon. Mais une route passe juste devant, et les camions n'ont pas lu la brochure. On dort mal. L'hôtel offre des boules Quies. C'est gentil et insuffisant. Déjeuner au café sous l'hôtel, dîner à Amalfi fusion italo-japonaise, la mer dehors, la cuisine dedans. Le Fuji ne s'est pas montré ce soir-là. Il fait ça, il joue à cache-cache.
KAMAKURA
Kamakura avec Naoko Tsuoi d'Idées Japon et Idées Kamakura.

D'abord, visite du musée Uchida Masayasu, maître du papier déchiré et peint. Des œuvres qui ressemblent à des paysages vus depuis un avion, à des cartes de territoires imaginaires, des déchirures qui deviennent des horizons.
Déjeuner chez With
Visite du Grand Bouddha Amitābha au temple Kotoku-in. En bronze, monumentale (hauteur 13,35 mètres et poids 121 tonnes) datant de 1252.
Puis, à 13h30, visite du théâtre Noh Nohbutai, avec Naoko-san. Chance rare : un vrai matcha servi en coulisses. Les masques Nō entre les mains. Des visages figés dans une expression qui n'est ni joie ni tristesse, quelque chose de plus ancien, de plus ambigu. On les essaie. On se regarde. On comprend pourquoi le théâtre Noh existe depuis sept siècles.
Durant cette rencontre, Naoko-san m'avait interviewée pour son journal web, article publié en mars 2026 sur Idées Japon, rubrique "People"
Thé sous pression comme une bière chez Chacha. Exquis !
Séjour à l'Hôtel Seizan, magnifique, silencieux, enfin. On dort.
Rendez-vous avec Sensei Eiren Nishikawa de Kyoto pour parler d'une prochaine collaboration.

20 février 2026
Matin au bord de la mer à Zaimokuza. Et là - il est là. Le Fuji-san, presque parfait, blanc, posé dans le ciel bleu comme s'il avait attendu le bon moment pour se montrer avec partimonie. On reste sans parler. Il y a des choses qu'on n'essaie pas de décrire tout de suite.
Deux temples trouvés par hasard : Komyoji et Daigyoji. Les plus beaux endroits sont souvent ceux où l'on tombe, jambes fatiguées, sans l'avoir prévu. Glace au matcha chez Matcha Atelier. Retour à Tokyo.
Dans le train, on réalise qu'on a oublié de visiter One Galerie. On l'ajoute mentalement à la liste de la prochaine fois — qui s'allonge à chaque jour qui passe.
Ce qu'on rapporte de Tokyo (en plus d'une théière)
Vingt-trois jours, et une carte encore pleine de trous. Tokyo nous laisse sur notre faim. C'est exactement ce qu'elle devait faire.
Tokyo ne se visite pas. Ce n'est pas une mégalopole mais un continent ! Elle se concède, par petits bouts, à qui accepte de ne pas tout voir. On repart avec la certitude tranquille qu'on reviendra.
































































































































